Ressources : Archives diplomatiques de Nantes
Série A
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Sire,
Il y a huit ans que le Gouvernement de Sa Majesté le Schah ma fait linsigne honneur de maccréditer en qualité de son ministre plénipotentiaire près de la Cour de Votre Majesté. Pendant tout cet espace de temps, je nai cessé au-delà même de ce quexigeaient les stricts devoirs de mon poste, de tenir mon gouvernement au courant des affaires des Etats de lEurope et de leur faire connaître leur puissance, leurs ressources, leurs institutions, lordre qui y régnait, la liberté et la sécurité dont jouissaient leurs sujets et les progrès accomplis dans les pays européens et particulièrement la France. Dans des dépêches adressées tant directement à mon souverain quà ses ministres, je nai cessé dinsister sur la nécessité de réformes, les abus daméliorer la condition du pays, de faire entrer les peuples dIran dans la voie du progrès. Jai souvent invoqué lautorité des conseils que Votre Majesté, il y a quelques années, a écrit à Sa Majesté le Schah et que (...) les recommandations successives des représentants de Votre Majesté à Téhéran. Jai constamment engagé mon souverain et ses ministres à mettre ces conseils à profit et je nai jamais manqué de faire valoir comme des avantages précieux lamitié sincère et désintéressée de la France à lEgard de la Perse et lappui moral que celle-ci serait toujours sûre de trouver chez son ancienne alliée du moment quelle se montrerait capable den profiter. Si les rapports et les dépêches que jai adressés pendant ces 8 années à mon gouvernement pouvaient être mis sous les yeux de Votre Majesté, lEmpereur daignerait reconnaître que jai été dans cette circonstance un serviteur dévoué de mon souverain, que javais ardemment à cur le bien de mon pays et que jai rempli fidèlement les devoirs de mon poste.
Mon Auguste souverain a ... les meilleures intentions à légard de son peuple et des idées nobles et élevées il a eu même plus dune fois la pensée de reformer les lois et les institutions de son Empire; quelques mesures et dispositions prises de temps à autre le prouvent mais quil me soit permis davouer à Votre Majesté les connaissances et linstitution que les Princes de la Perse acquièrent et que mon souverain possède du reste un plus haut degré nont pas fait de progrès depuis bien des années labsence de tout contact intellectuel avec lEurope ayant empêché de les élargir. Persuadé par le contact que moffrait surtout la France combien linitiative dun souverain instruit par létude, lobservation et lexpérience, est impuissante pour donner une impulsion salutaire à son peuple, javais pris sur moi de décider mon auguste souverain à entreprendre un voyage en France. Ce voyage qui eut été une démarche de courtoisie envers Votre Majesté a eu comme cause de ce projet et elle a même si je suis bien informé, daigné recueillir gracieusement quelques ouvertures faites à ce sujet par les ministres de mon souverain. Malheureusement quelques considérations passagères et secondaires relatives aux affaires intérieures et plus tard les graves complications survenues en Europe ont fait ajourner à mon souverain le voyage projeté et dans ce rapport mes meilleures espérances se sont évanouies.
Le malheur de la Perse veut quun souverain animé de si bonnes intentions ne trouve parmi ses ministres et conseillers officiels personne qui le seconde car ses ministres et conseillers sont en général choisi parmi les hommes infus de préjugés et de préventions et sont complètement étrangers aux connaissances et aux besoins de notre temps. Ce qui pis est, le gouvernement et ladministration sont entre les mains dindividus qui nont en vue que leurs intérêts personnels et dont le seul mobile est une ambition que rien ne justifie, en sorte que si quelquun en dehors des plus hautes fonctions actuelles animé par le patriotisme et le dévouement pour que le souverain élève la voix dans les intérêts du peuple et de lEmpire qui se meurt loin daccueillir ses conseils et den profiter, on se détourne avec dédain et ne traite ses paroles de vains propos.
Lors de mon arrivée en France en 1859, javais amené avec moi une cinquantaine de jeunes gens destinés à faire leur éducation en France. Le gouvernement persan était à cette époque très porté à se mettre en contact intellectuel et commercial avec lEurope et jai cru de mon devoir dencourager ses tendances dans ce rapport, persuadé que ces missions de jeunes gens, si elles prenaient une certaine extension et se faisaient avec quelque esprit de suite, fournissaient dans quelques années une pépinière dhommes spéciaux capables et créeraient à la longue au sein de la Perse une juste de public pouvant exercer une influence salutaire sur le gouvernement et donner une bonne disposition sur le peuple entier. Ces premières bonnes dispositions du gouvernement nont pas été de longue durée par suite de l incurie et de lignorance des ministres et des grands dignitaires du pays et a été mes nouveaux sujets de regrets et de découragements pour moi ; un entêtement dignorance et une insouciance égoïste sont devenus en quelque sorte une règle de conduite chez ceux que leur position élevée devrait de plus intéresser aux affaires du pays, et cest avec raison quun persan bon observateur des défauts de ses compatriotes a dit que les maux de la Perse viennent de ces deux mots « est-ce que cela nous regarde? » et « Est-ce que cela vous regarde? » dont on se sert tantôt pour excuser sa propre indolence et tantôt pour empêcher les autres de sintéresser à la chose publique et dagir.
Cest donc la rougeur au front et le cur rempli de tristesse que je dois faire à Votre Majesté ce pénible aveu que tous les efforts quil ma été permis de tenter dans la sphère de mon action ici nont abouti aucun résultat. Dans ce siècle où tous les peuples et tous les gens cherchent à réformer et à améliorer leurs institutions où les plus arriérés sélancent dans la carrière du progrès, la Perse qui est le plus ancien et le plus célèbre état de lAsie, est non seulement privée de tous les avantages de la civilisation et du progrès, mais même les principes de la justice et de lacuité de la sécurité des personnes et des propriétés, de légalité des droits proclamés et divulgués par notre code religieux se trouvent pour ainsi dire abolis pour le malheureux peuple persan. Aussi la Perse na presque pas dadministration, point darmée digne de ce nom. Point de justice bien rendue point de politique étrangère définie et sérieuse dont y va au jour le jour, sans aucun souci du lendemain, et nos voisins qui connaissent cet état de choses, nous regardent avec dédain et épient le moment favorable où ils pourraient semparer du pays, soumettre un peuple comme un troupeau sans berger et mettre fin à un Empire plusieurs fois séculaire.
Telle est, Sire, la situation de mon pays, je viens de la dépeindre à votre Majesté de la manière la plus confidentielle mais exacte et fidèle. Aussi, dès que jai reconnu la complète stérilité de mes efforts tentés de loin et des conseils adressés dici, jai pensé que ma présence pourrait être plus utile à Téhéran , et jai prié mon gouvernement daccepter ma démission et de me remplacer à la Cour des Tuileries. Le gouvernement a agréé ma demande et dici à peu de temps, je solliciterai de Votre Majesté lhonneur de prendre congé dElle et de quitter à mon grand regret une cour où jétais lobjet dune si grande bienveillance et un pays que je ne cesserai dadmirer et daimer. La position en quelque sorte indépendante que joccupe dans mon pays natal (Guerrous -Kurdistan), fief héréditaire de ma famille, me rendrait commode et facile une retraite absolue des affaires, mais Votre Majesté me permettra de lui avouer que quelque déplorable que soit la situation de mon pays je ne le crois pas encore complètement désespéré et je sens quil est du devoir de tout homme animé de patriotisme et de dévouement pour son souverain de tenter de nouveaux efforts. Je me propose donc, de concert avec quelques personnages qui partagent mes idées et mes douleurs, dimplorer respectueusement Sa Majesté le Schah de porter urgence son attention sur la situation déplorable de notre pays et de puiser dans les bonnes situations une volonté ferme et dassurer avec énergie lexécution graduelle mais sûre de certaines réformes. Il est possible que cette démarche soit couronnée de succès et que les circonstances favorables compatibles avec ma fidélité au souverain me permettra de le servir plus directement et de lui consacrer tout ce que jai de force et de volonté. Cest pour une conjoncture de ce genre que joserai ici solliciter lappui moral de Votre Majesté dEmpereur qui a tant à cur le bonheur, la prospérité des peuples et le progrès de la civilisation ne voudra par refuser certainement cet appui à ceux qui sinspirent de ses idées et cherchent, de si loin que ce soit à suivre ses enseignements. Un jour peut-être, la Perse sera-t-elle plus digne quelle ne lest maintenant de lattention de la France, car je puis le dire sans être taxé de présomptions outre les avantages de sa position géographique en Asie, outre ses ressources non exploitées, la Perse compte dans son sein un grand nombre dhommes intelligents qui gémissent de labaissement du pays et pour de tristes réflexions sur linfériorité où le retient lincurie de ses gouvernants mais le peuple longtemps isolé du mouvement européen na pu ni le suivre ni trouver lui-même sa voie, il a besoin dun guide et dun initiateur. Cette initiation, il lattend de son souverain. Dévoué de son souverain et à sa dynastie, ce peuple recule encore devant toute démonstration de nature à mettre en doute sa fidélité, mais il serait à craindre que sa patience ne fût pas égale à ce sentiment et cest dans mon opinion de devoir de tout homme de bien de travailler à écarter à jamais de tels dangers.
Que Votre Majesté daigne excuser la liberté que jai prise de lentretenir dune question si éloignée de ses préoccupations plus graves et plus urgentes. Jy ai été enhardi par la bienveillance de lEmpereur à mon égard par lamour ardent de mon pays, et par la confiance sans borne que jai dans le cur juste et magnanime de Votre Majesté envers tous.
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